Pêcheurs d’Islande
« Pour partir, nous étions recrutés par les capitaines qui travaillaient pour les armateurs, propriétaires des bateaux. Dans les années 30, il y en avait deux à Grand-Fort Philippe et un à Gravelines. Le capitaine se voyait attribuer une somme d’argent qu’il répartissait ensuite comme une prime d’embarquement. Dès le mois de décembre, il devait constituer son équipage. C’était presque un marchandage, le capitaine passait de maison en maison demander aux matelots de l’accompagner. Nous étions 20 à 25 par équipage »
Deux types de bateaux étaient utilisés : la goélette, bateau profilé, assez difficile de maniement et le Dundee, trapu mais plus simple à manœuvrer. Ces bateaux naviguaient à la voile, mais depuis 1920, il y avait un moteur également. Il ne servait qu’en cas de force majeure.
Avant de quitter le port, il fallait charger la cale : 100 tonnes de sel pour stocker les morues. Chaque matelot avait son paquetage. Il y avait deux campagnes. La première de dix bateaux partait de février à mai. La deuxième de mai à la fin août, pour aller cette fois pêcher au Groenland.
A Grand-Fort Philippe, au bout de la jetée, à l’emplacement du calvaire, il y avait une petite chapelle. En quittant le port, lorsque les bateaux arrivaient à sa hauteur, les matelots se découvraient pieusement et le capitaine disait la prière.
Selon la force du vent, il fallait entre 15 jours et trois semaines pour atteindre l’Islande. Au départ, le capitaine remettait à chaque matelot une boite de beurre, de gros biscuits de mer qui se présentaient sous la forme d’une brique, du café, du lard. Sur le bateau, le capitaine avait une petite chambre et les couches des marins étaient très rudimentaires. Chacun avait une petite armoire.
Pour résister au froid, les marins étaient chaudement vêtus. Au dessus, les « cirés » recouvraient le tout. Ils étaient confectionnés en grosses toiles. Souvent, c’était leurs femmes qui les huilaient ; d’abord avec de l’huile de lin, puis avec de l’huile de foie de morue. Ce qui coutait cher, c’était les bottes en cuir, chacun les faisait faire sur mesure chez le cordonnier.
Dès que le bateau arrivait dans les eaux islandaises, le travail harassant commençait. Le matelot étant payé à la pièce, il fallait pêcher le plus possible. Il arrivait de travailler 15 jours d’affilée sans beaucoup de sommeil. Un travail de bagnard. Les marins avaient, à leurs pieds, un panier dans lequel ils mettaient la langue de chaque morue péchée. La rémunération était donc fixée aux nombres de langues.
Dès que les morues étaient sur le pont, elles étaient tout de suite étêtées avec de gros couteaux. Elles étaient vidées grossièrement et conservées dans le sel.
« Pendant trois mois, nous vivions cette vie là. En principe 18 à 20 h par jour. Il arrivait que le capitaine avance les aiguilles de l’horloge. Ainsi, on se réveillait croyant avoir dormi 4 heures, alors que nous n’avions que 2 heures de sommeil ».
« Après trois mois et demi, nous revenions à Petit Fort Philippe, début mai. Pendant le trajet du retour, nous ne faisions que dormir. À peine arrivés, nous déchargions le poisson comme docker, nous ne restions que 8 jours à terre avant de repartir pour le Groenland. Nous revenions trois mois après, milieu du mois d’août. La ducasse avait toujours lieu fin août, justement pour fêter le retour des Islandais.
La pêche en Islande s’est arrêtée en 1936, car les bateaux ramenaient de moins en moins. En 1933, nous en avions pris 53 000. En 1936, 33 000. Les bancs de morues s’étaient déplacés. Ce n’était plus intéressant de se déplacer si loin.
« Certains disaient que l’on pouvait se payer une maison avec ce qu’on avait gagné, c’est faux. Lors de ma première campagne, j’ai pêché 6 500 morues, 13 000 kg de poissons. Pour deux campagnes (avec celle du Groenland) j’ai gagné 2 500 francs ».
Entretien extrait du livre de Monique Teneur Van- Daele : « Au temps des artisans » métiers oubliés du Nord-Pas de Calais SEOLD 1989.

